Quand ma plume s’envole

Rouge-Ancre (Essai – extrait choisi in chap. II)

 
Le navire avait son capitaine ; sa flotte se constituait peu à peu. Quand la flotte fût ainsi constituée ; prête à prendre d’assaut les plus grosses vagues et les plus pires tempêtes, le capitaine se dit que le paquebot était blindé et prêt à partir pour effectuer sa mission. Sa mission n’était guère simple, les mers étaient délicates à traverser et les pirates nombreux, mais chacun s’en trouvaient parés, en apparence du moins. Dès les premières intempéries, le capitaine dû constater que l’engagement de sa flotte n’allait peut-être pas survivre à toutes les embuscades qui se dessineraient sur sa voie. Pas assez formé, peut-être trop individualiste, se reposant aux moindres maux sur le ténor, l’équipage commença à se disperser. Oubliant peu à peu les objectifs de la mission, l’équipage se prenait à rire et à flâner entre et sous les vagues. La tour de contrôle se faisant de plus en plus lointaine par la distance, les moyens de communications se faisant de plus en plus perturbés, le capitaine pris pleinement ses responsabilités tout en confrontant chacun aux siennes, celles engagées initialement.

Le paquebot avait pris le large ; l’horizon et la terre si lointains allaient tour à tour faire naître en chacun des matelots un sentiment de liberté et de confort administratif davantage enclin sur la cupidité, la déresponsabilisation grandissante et la déperdition des valeurs sociales et humaines de la mission. C’est alors, qu’armé d’un sentiment de bravoure, le capitaine ressentit les premiers sursauts du paquebot frappant les vagues de plus en plus indigestes. Il tenta à maintes reprises de contacter la tour de contrôle pour avertir des enjeux mis en péril, des embuscades qui détournaient le sens réel des projets et le tracé de cet immense navire qui frôlait les côtes rocheuses mettant à mal le devenir de l’ensemble de ses navigants, y compris son propre chef. La tour de contrôle semblait ivre, de plus en plus ivre. Ivre d’ivresse, ivresse du pouvoir d’être ivre, ivresse et en pouvoir d’être ivre. Le bateau « presqu’ivre » allait ainsi plonger son capitaine dans une ivresse d’incertitudes et de doutes.

Il avait laide mine ce capitaine. Les semaines s’écoulant, il se repliait sur lui-même ; Il abandonna petit à petit ses plus belles parures, passant par le lestage de ses coiffes et ses bijoux –si propres à sa personnalité- à son costume de navigateur-explorateur. Les  nuits se faisant de plus en plus courtes afin d’assurer la survie de la mission, il finit par dormir debout jusqu’aux premières complications de santé qui furent le début d’une descente sous-marine à mille lieux de cette verve dont lui seul était le maître.
La tour de contrôle, dans un demi-sursaut, se réveilla un jour voyant l’opulence des messages envoyés et constatant la défection momentanée de son émissaire.
Les membres de la congrégation de la tour – ou plutôt des deux tours-, l’une infernale, l’autre démago-partisane (avertie qu’en cas d’extrême urgence) décidèrent d’être plus vigilants.
Le commissaire de la tour infernale fût donc chargé de reprendre les voiles, le temps de la remise à pied et à flot du capitaine.
Les cahiers de charges étaient clairs, l’agenda transparent, les procès verbaux prolixes et la marche à suivre plus que limpide. Tout allait se gérer à distance ; pas de soucis les matelots !
Le retour aux commandes du capitaine ne se fût pas sans sentiment de culpabilité. Comment allait-il retrouver le paquebot et dans quel état ? Ainsi qu’il l’avait malheureusement soupçonné, il dû reprendre heure par heure, jour par jour, « tout » le travail réalisé par son commissaire remplaçant. Rien n’avait été poursuivi ; tout était reporté aux calendes grecques ; le reste était transformé. Les matelots avaient été réconfortés dans leur joie du plaisir de la paresse et du désengagement. Les vents se promettaient donc d’être de plus en plus contraires ; pauvre capitaine ! Si seulement la seconde tour était au courant, l’autre, celle que le peuple a élue, celle qui a le pouvoir de mettre fin à cette ivresse de l’inconscience. Y mettre fin ou la protéger, finalement, pourquoi pas ? Tout était devenu possible, même l’impensable. Pourquoi ses membres étaient-ils si absents, si désintéressés, si stoïques 

C’est ainsi que le doute se dissimula petit à petit dans l’esprit du capitaine. Il faisait confiance aux tours; il croyait en son équipage ; il croyait en lui et ses valeurs. Désormais, il lutte. Il lutte seul pour se préserver et continuer à faire naviguer ce paquebot ; une pensée  « jusqu’au-boutiste » au-delà de ses objectivables convictions…
Ses convictions et son engagement inchangés, il allait donc devoir jongler entre les différents postes. Passant du carnet de route à l’intendance, de la rédaction de rapports à la gestion de conflits internes et externes tout en maintenant le cap vers les objectifs finaux ; ceux qui faisaient sa raison d’être, ceux qui lui permettaient de raison garder. Contre vents et marrées, il alla droit au front et portait sur lui seul les moindres éclaboussures qui tentaient de décrédibiliser son paquebot devenu embarcation d’infortune malgré lui. Sans se demander pourquoi l’une des tours n’avaient prévus un renfort quant à l’équipage, il travailla presque machinalement à la mécanique de son entreprise.
La mine affublée d’un teint pâle et gris, presque corrodée par les entrailles de plus en plus défaillantes de la coque ; le capitaine avait désormais l’allure décontenancée. Ses pommettes saillantes cachaient des yeux malades, remplis d’eau salée – écume de ses angoisses-, trahissant sa plus profonde solitude. Ces signes physiques allaient peu à peu le résigner et le contraindre à penser à la survie, à sa propre survie.

C’était pour lui, le début de la fin d’une grande aventure. Lui qui avait toujours pensé de manière altruiste sur fond d’empathie –sans doute un peu de trop-, allait devoir s’armer pour se protéger. Il n’avait jusqu’ici pensé qu’à la réussite de son entreprise, à la protection de sa flotte, aux désarmements de ces pirates de haute voltige.

Son esprit visionnaire, volontariste et persévérant avait fini par faire peur à certains membres des tours qui préféraient voir un sauvetage de la mission en grande pompe afin d’en tirer le meilleur parti et d’évincer sans une once de reconnaissance celui qui s’était mouillé, noyé pendant des années au service d’individualités qui se voulaient collectives.

Il était évident que les tours n’allaient pas divulguer les nombreux rapports qui témoignaient de leur insouciance et de leur incompétence respective. Elles allaient donc briller un très court moment, si furtif tel le temps qu’il faut à un ivrogne pour regagner son état d’ébriété.
Le paquebot fût ramené à quai. Les matelots aux mines reposées et pimpantes furent pris en charge par la tour infernale. Ils allaient être rassurés, entourés, choyés pour avoir maintenu le cap tout au long de la mission. Ils furent médaillés par l’ordre de la bravoure partisane tacite. Rapidement, on leur confia une répartition de petits travaux entrepris par feu le capitaine. Devant cet élan promotionnel pécuniaire, ils acceptèrent tous sans broncher ces petits défis qui allaient occuper davantage leur journée. En bons soldats, ils laissèrent la parole au commissaire qui allait à présent « gérer » l’entreprise, nul d’entre eux ne voulant reprendre le poste. Se reposer sur les épaules du commissaire représentait, pour eux, un gage de constance et de maintien de leurs acquis d’engagement et de valeurs d’alors. Toujours plus pour toujours moins ! Quant aux invasions pirates, on leur recommanda de laisser les bourses ouvertes afin de ne pas discréditer l’honneur de l’entreprise, du moins ce qui l’en restait, sur la place publique.

Le navire resté à quai, s’en suivirent des moments d’opulence pour l’équipage. A terre, les distractions et occasions festives étaient évidement plus nombreuses qu’en mer. L’ivresse des tours gagna le quai. Tout le monde en profita, tout le monde s’en arrosa. Les caisses ne désemplissaient pas. Tout semblait se dérouler à merveille, dans le meilleur des mondes. Un seul mot d’ordre : tout dans le paraître ! A en oublier jusqu’à l’essence même du projet social initial… Et l’ex-capitaine dans tout cela… ? N’en parlons pas ; n’en parlons plus !

 

 

*******************************